Grève Air France : les pilotes sont-ils vraiment à plaindre?

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air_franceC’est le troisième jour du conflit, ce mercredi 17 septembre 2014. Lundi et mardi, 60 à 75 % des vols Air France ont été annulés, en raison d’une grève des pilotes des lignes régulières de la compagnie tricolore. Ce qu’ils dénoncent ? La volonté, annoncée jeudi 11 septembre lors de la conférence de presse de rentrée du PDG d’Air France KLM, Alexandre de Juniac, de développer la filiale low cost du groupe, Transavia. A leur détriment, estiment les pilotes.

 

avionPour bien comprendre les dessous du conflit, il faut revenir sur la structure d’Air France KLM. Avec une compagnie historique, Air France, plutôt prestigieuse, qui propose des voyages tout confort, avec des prestations de services haut de gamme, et des billets…. chers, voire très chers. Et puis, il y a des filiales spécialisées, pour le fret, les liaisons régionales avec Hop !, ou dans le low cost avec Transavia justement : vous savez, cette compagnie habillée de vert criard, qui dessert plus particulièrement les destinations du sud de la France et de l’Europe. Les billets y sont nettement plus abordables, mais Transavia fonctionne sur le principe des compagnies à bas coût concurrentes, comme Easy Jet ou Ryan Air. En clair, il faut tout payer en supplément, du bagage en soute à la petite bouteille d’eau minérale. Depuis un an, les ventes décollent et désormais, les quatorze Boeing 737-800 de la flotte Transavia sont quasiment toujours pleins.

 

embarquementC’est la raison pour laquelle le groupe Air France KLM veut développer sa stratégie offensive sur le low cost, en passant, à terme, à une flotte d’une centaine d’avions pour Transavia d’ici 2019, et avec une dizaine de plateformes supplémentaires en Europe. Objectif pour le géant de l’aérien français : devenir un acteur incontournable du secteur low cost, et damer le pion à ses concurrents historiques. Surtout, malgré le plan Transform 2015, le groupe continue d’enregistrer des déficits trop importants. Et Transavia semble être l’une des seules solutions pour revenir au positif. Tandis que de plus en plus, la fermeture de lignes régulières Air France, qui ne sont plus du tout rentables, semble désormais inévitable.

 

passagerSeulement voilà : même si elles font partie du même groupe, Air France et Transavia sont deux compagnies bien distinctes en terme de personnel… et de contrat de travail. Pour coller aux nécessités du low cost, c’est-à-dire une stratégie de la « moindre dépense » pour pouvoir offrir des billets attractifs, les pilotes de Transavia effectuent plus de 700 heures de vol annuelles, contre 565 heures par an pour les pilotes d’Air France. Ils ont des amplitudes horaires importantes, parfois de 6 heures du matin à 23 heures, et enchaînent 3, voire 4 rotations par jour entre deux aéroports distants de plusieurs centaines de kilomètres. Pour un salaire moyen de 120 000 euros bruts annuels, contre 150 000 euros bruts annuels en moyenne pour un pilote Air France.

 

piloteOr, si le groupe veut réussir son pari de développer les lignes Transavia en multipliant le nombre d’avions par 7, il lui faudra bien trouver des pilotes. La direction a donc lancé un appel au volontariat auprès des pilotes titulaires d’un contrat Air France, pour faire la bascule et effectuer des heures de vol sur les Boeing Transavia… aux conditions de travail de Transavia. C’est cela qui a mis le feu aux poudres : « Développer des lignes Transavia et fermer des lignes Air France, cela veut dire supprimer de l’emploi chez Air France pour en créer chez Transavia, à des conditions sociales nivelées par le bas », explique Jean-Louis Barber, du SNPL (Syndicat National des Pilotes de Ligne). « C’est donc du dumping social déguisé. Nous, ce que nous réclamons, c’est l’inverse : non pas que nos conditions de travail soient alignées sur celles des pilotes Transavia, mais que leurs conditions de travail soient les mêmes que les nôtres. Qu’il y ait un contrat de travail unique pour tous les pilotes du groupe, basé sur notre modèle à nous, chez Air France, et pas sur le modèle d’une compagnie low cost qui nous obligerait à renoncer à beaucoup de nos droits actuels. »

 

commandantDes droits, qui sont surtout considérés comme des avantages, pour beaucoup. Y compris par la direction du groupe Air France KLM, qui refuse catégoriquement cette proposition d’un contrat unique basé sur celui des pilotes Air France actuellement. Tout simplement, parce que cela ruinerait définitivement l’entreprise… et plomberait le seul maillon qui marche, c’est-à-dire Transavia. « Un pilote Air France coûte globalement 70% plus cher qu’un pilote Transavia ! Jamais on n’a vu une compagnie low cost fonctionner avec des pilotes possédant le même contrat de travail que sur une compagnie régulière. C’est une aberration économique », a rétorqué Alexandre de Juniac, le PDG du groupe. « Nous proposons un projet qui crée de l’emploi, plus de 200 nouveaux postes de pilotes. Un projet rentable, qui voit loin, qui permet au groupe d’envisager l’avenir plus sereinement. Nous avons déjà des pilotes Air France qui ont rejoint Transavia parce qu’ils étaient volontaires, et ils sont très heureux. Parce qu’ils volent, tout simplement, et c’est la motivation première de tout pilote qui fait son métier par passion. Maintenant, c’est également ouvert aux autres pilotes d’Air France. Soit ils veulent venir et ils viennent, soit ils ne veulent pas venir et ils ne viennent pas, c’est aussi simple que cela ! »

 

Néanmoins, le PDG a prévenu : s’il n’a pas le nombre de pilotes nécessaires au développement de Transavia Europe d’ici 2019, il embauchera des pilotes locaux, directement sur place, dans les pays où Transavia installera ses nouvelles bases. De la main d’œuvre souvent nettement moins chère qu’en France, et habituée à travailler à des conditions plutôt souples et compétitives. Evidemment, l’idée fait bondir les pilotes grévistes, qui acceptent de moins en moins que l’on qualifie leur grève de mouvement « indécent » en pleine crise, alors qu’ils gagnent chaque mois dix fois le salaire d’un Français moyen. La CFDT, la CGC ou le parti socialiste ont jugé la grève « hors de propos ».

 

pilote_ligne« Je ne suis pas un privilégié ! Quand je pars de chez moi je peux partir cinq ou six jours, loin de chez moi, de ma famille, de mes enfants. Quand je reviens il y a beaucoup de fatigue accumulée, le décalage horaire quand on revient d’un vol long courrier… », se justifiait ainsi Guillaume Pollard, 46 ans, commandant de bord chez Air France, au journal télévisé de David Pujadas sur France 2 mardi 16 septembre. « Pour faire ce métier, j’ai fait de longues études, et surtout, nous avons une énorme responsabilité de transporter tous ces passagers en toute sécurité entre un point A et un point B… Il y a un fossé plus important entre mon salaire et celui du PDG d’Air France qu’entre mon salaire et celui d’une hôtesse ou d’un mécanicien ! Et je peux perdre mon travail n’importe quand, nous sommes contrôlés trois fois par an et à chaque contrôle je peux perdre ma licence, il y a peu de métier où on est jugé par nos pairs autant de fois par an ! »

 

Julien Duboz, porte-parole de l’autre syndicat de pilotes le SPAF (Syndicat des Pilotes d’Air France) nous confirme ce sentiment, et renchérit : «Notre métier demande beaucoup de rigueur, on se soumet à une formation et une sélection très exigeantes, c’est normal que l’on soit bien rémunéré ! On a un salaire à la hauteur de nos responsabilités. C’est facile de nous taper dessus en pointant nos salaires du doigt, c’est très franco-français… Mais les surcoûts d’exploitation chez Air France ne s’expliquent pas par notre rémunération: nous avons le même salaire horaire que les pilotes des autres compagnies», estime-t-il.

 

greveEn attendant, cette semaine, il n’y a pas que les passagers qui perdent du temps, de l’énergie et de l’argent : le groupe Air France KLM, de son côté, perd 10 à 15 millions d’euros par jour de grève. Ce qui scandalise beaucoup de monde, y compris au sein des personnels qui travaillent au sol : le numéro un de la CFDT, Laurent Berger, a qualifié cette grève de «corporatiste» et «indécente» : «Les personnels au sol de la CFDT sont exaspérés », a-t-il ajouté. « Parce que ça fait deux ans que cette compagnie est en redressement, avec des efforts des uns et des autres, et que là, les pilotes ne veulent pas participer aux efforts». Mais, même s’ils sont montrés du doigt, les pilotes grévistes l’ont réaffirmé : ils feront grève jusqu’au bout.

Une réflexion au sujet de « Grève Air France : les pilotes sont-ils vraiment à plaindre? »

  1. Lafayotte

    Vous avez omis de distinguer Transavia France et Transavia Europe, ces 2 projets sont différents, le dernier est construit sur le Dumping social dont profitent les autres Low Costs (moins de charges sociales et fiscales en exploitant une société hors de France), le premier n’a jamais gagné 1€ depuis sa création en 2007…

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