Qu’est-ce que la blockchain ? Quel impact sur l’emploi dans la logistique et la grande distribution ?

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Le mot « blockchain » revient de plus en plus dans le vocabulaire des économistes, aujourd’hui, et de plus en plus de protagonistes des chaînes d’approvisionnement, tous secteurs confondus, s’y intéressent de près : mais qu’est-ce exactement que cette « blockchain » devenue LE mot d’ordre des distributeurs et des acteurs du transport et de la logistique ? Pour faire simple, c’est un système de transactions et de vérifications entièrement basé sur des algorithmes, pour améliorer la transparence des échanges et garantir une traçabilité quasi infaillible tout au long de la supply chain. Comme un immense registre virtuel, en réseau, vérifié à chaque seconde par un comptable numérique omniscient et d’une honnêteté à toute épreuve !!! Ce qui rend les informations échangées à la fois communautaires, inviolables pour ceux qui ne font pas partie du groupe, et incontestables. Aucune personne du groupe, physique ou morale, ne peut décider seule de modifier des éléments, de les verrouiller ou de les déverrouiller.

Il faut dire qu’aujourd’hui, les clients échaudés par les scandales sanitaires successifs, de la viande de cheval dans les lasagnes au lait infantile contaminé par des bactéries, en passant par mille autres affaires dénoncées par les associations de consommateurs, ne font plus réellement confiance à l’étiquetage et n’accordent aux informations délivrées par les fabricants qu’une crédibilité très relative. Depuis une dizaine d’années, il est devenu évident que plus on remonte les maillons de la supply chain, moins la traçabilité est garantie et plus il est compliqué d’avoir des informations transparentes. Cela vaut pour l’agroalimentaire, mais tout aussi bien pour les produits de consommation courante, le high tech, les vêtements, les produits d’hygiène, les médicaments, les pièces techniques dans l’automobile ou l’aéronautique, et même les meubles…. Dans tous les secteurs, les fabricants comme les distributeurs ont bien compris que pour regagner la confiance des consommateurs et recréer le lien avec eux, il fallait regagner en crédibilité, en fiabilité, et donc agir sur la transparence, de A à Z et du début à la fin de la chaîne logistique.

 

« Des matières premières aux chaînes de fabrication en usine, en passant par le stockage, le transport et les points de vente, le client exige aujourd’hui une traçabilité sans faille. Or, avec les méthodes classiques appliquées le long de la chaîne d’approvisionnement, on aboutit à des milliers de pages de documents, de factures, de codes, de références, et une complexité administrative qui brouille les pistes et manque de lisibilité et de transparence. Le consommateur a besoin d’informations limpides, évidentes, sinon il n’achète plus : il y a eu trop de révélations, trop de scandales liés soit à l’extraction des ressources, soit à la fabrication des produits et à la main d’œuvre (enfants, personnes handicapées non consentantes, conditions de travail, hygiène, pollution…), soit aux échanges commerciaux (conflits d’intérêts, pots de vin, concurrence déloyale…), soit encore aux distributeurs, pour que le chaland continue à acheter les yeux fermés. C’est ce qui a fait le succès du bio et autres labels à la traçabilité exigeante. Pour les autres acteurs économiques, dans les filières classiques, il faut regagner la confiance des acheteurs au bout de la chaîne. Et la seule façon d’y arriver c’est de tenir la promesse d’une information fiable, homogène, lisible, et traçable de bout en bout », explique l’IDIES (Institut pour le Développement de l’Information Economique et Sociale).

« Le client exige aujourd’hui une traçabilité sans faille »

C’est de ce constat qu’est née la notion de « blockchain » : il y a 18 mois, l’engouement autour de ce nouveau système a commencé avec le bitcoin, pour le monde de la finance. Puis pour le commerce, avec Walmart, le géant américain de la distribution. Objectif initial de l’enseigne : contrôler ses importations de porc chinois. En collaboration avec IBM, la firme a donc inventé un logiciel de compilation des informations, pour une identification facile et immédiate de tous les acteurs de la chaîne logistique, de l’éleveur à l’abatteur, en passant par le transformateur du produit, jusqu’à son centre de logistique finale. Un registre qui permet de savoir précisément par où le produit a transité, à quelle date, à quelle heure, et par qui il a été traité.

 

« En fait, la blockchain est une technologie qui remonte à 10 ans en arrière, avec la création du bitcoin, mais comme le bitcoin, ce n’est qu’en 2018 qu’elle a littéralement « explosé » et qu’elle est devenue en vogue : il s’agit tout simplement de réorganiser les bases de données des acteurs de la logistique et de la distribution, pour séduire de nouveau la clientèle : les informations sont traitées différemment, de manière innovante et originale, pour révolutionner le stockage et la transmission des éléments  de manière connectée, sur l’ensemble d’un réseau donné de protagonistes concernés. Si l’information est modifiée sur un ordinateur parmi des dizaines de milliers d’ordinateurs, elle sera modifiée sur l’ensemble des ordinateurs du réseau, et chacun pourra tracer la globalité des échanges mémorisés sur la blockchain depuis le jour 0 ; cela en fait une matière plus transparente, plus sécurisée, et indépendante. Chaque utilisateur habilité a une clé et doit valider son identité et certifier les données entrées, ce qui fait que la corruption du système est quasi impossible », explique une spécialiste des technologies chez KPMG. « Pour modifier les comptes, l’ensemble des membres du réseau doit valider les opérations, et donner son accord via des calculs cryptés impossibles à falsifier. Par la suite, chacun conserve sa propre copie du registre sur son ordinateur ».

 

Le bitcoin n’a été que l’une des premières utilisations de ces « chaînes de blocs », encore appelées « nœuds d’enregistrements décentralisés », mais la technologie a rapidement dépassé l’univers des finances pour devenir le « livre de comptes numérique et partagé » d’autres communautés : et la logistique comme la grande distribution ne sont pas en reste : « C’est l’idéal pour éviter un trop grand nombre d’intermédiaires et clarifier au maximum les chaînes de données, brouillées par la multiplication des sources et des systèmes. C’est comme si on se passait de la poste ou du notaire, c’est la multiplication sécurisée des échanges de pair à pair au sein d’un même réseau, avec clarté et évidence », confirme un expert des technologies blockchain. « C’est un marché qui représente plus de 8 milliards de dollars, potentiellement, dans les 3 ans qui viennent ».

 

Pour les secteurs qui nous intéressent, cette possibilité de stocker des registres virtuels pour un coût minimal, de façon satellitaire sur un ensemble de réseaux tout en garantissant une protection maximale des données, offre à la logistique et à la grande distribution les clés d’une petite révolution : « la blockchain présente un ensemble inestimable d’avantages pour les acteurs de la chaîne logistique », confirme Blockchain Partner, conseil en technologies blockchain. « Les transactions sont idéalement tracées, infalsifiables, accessibles à tous les protagonistes qui en ont l’utilité, en temps réel puis à n’importe quel moment dans l’historique. Elles peuvent être accessibles à divers niveaux, du tout public au tout privé ; c’est une technologie qui fonctionne avec des algorithmes  autorisant un vaste potentiel d’automatisations, ce qui permettra à terme de fluidifier et d’unifier la supply chain du début à la fin. La blockchain permet aussi d’imbriquer entre elles plusieurs industries complémentaires dans la chaîne de fabrication, puis plusieurs distributeurs différents ; elle permet de multiplier les interactions tout en clarifiant les choses et en améliorant la transparence et la fiabilité du système ; elle permet de ne plus jamais égarer de données, d’opérer sur des secteurs géographiques différents, d’améliorer la confiance entre des acteurs souvent à la fois partenaires et concurrents. Elle permet d’éviter les oublis comme les doublons, de simplifier les inventaires, d’automatiser la validation des opérations, de faire foi pour l’ensemble des acteurs d’une filière, du producteur au client final ; elle permet des mises aux normes rapides et uniformisées, et évitera certainement rapidement de multiples conflits et contentieux ».

 

Dans le concret, plusieurs entreprises de logistique ont déjà franchi le pas et lancé des plateformes basées sur le système de la blockchain : BHP Billiton suit aujourd’hui de cette manière les investissements auprès de ses fournisseurs et les acheminements de marchandises ; Petroteq Energy a développé une plateforme logistique blockchain pour l’huile et le gaz ; pour leur logistique, tous les secteurs commencent d’ailleurs à réfléchir à la blockchain et même à s’équiper : la filière automobile, l’agroalimentaire, le luxe, les laboratoires pharmaceutiques, l’énergie, les certificateurs, les labels,  les industriels (Fleury-Michon, Thales…), qui veulent mieux tracer la provenance de leurs produits, et forcément, la grande distribution : Walmart aux Etats-Unis, on l’a dit, mais aussi Coop en Grande-Bretagne, et en France Carrefour, qui permet depuis le mois de mars à ses clients de savoir, via un QR code, toutes les informations de la supply chain de certains produits comme le poulet, le bœuf, le poisson, les œufs, le lait, le fromage, le miel, certains fruits et légumes : pour la viande, pays d’origine, élevage, aliments, condition de croissance, lieu et date de l’abattage et de l’emballage, etc… même chose pour le poisson avec la nature de la pêche, sauvage ou d’élevage et la date de prélèvement des ressources ; pour les fruits et légumes, pays d’origine, utilisation d’herbicides et noms des produits, croissance sous serre ou en plein air, date de la récolte…. A terme, le groupe d’Alexandre Bompard veut généraliser la blockchain à des dizaines de milliers de références.

 

Quel sera l’impact de la blockchain sur l’emploi ? « La blockchain est comme le web pour l’information, sauf qu’elle concerne le marketing et les échanges », explique un expert de la performance e-commerce. « Si la blockchain va à coup sûr permettre d’éviter certains postes intermédiaires pour favoriser la relation directe entre protagonistes, elle ne signifie pas pour autant de la destruction d’emplois. Au contraire, elle va rendre les activités de production, de distribution et de logistique beaucoup plus rentables ce qui est toujours stimulateur d’emploi, et la diminution des intermédiaires créera automatiquement de l’emploi dans les secteurs cœurs de métiers, qui produisent véritablement de la valeur. Avec la disparition des intermédiaires, le rôle des consultants RH et des professionnels spécialisés dans le ‘matching’ entre postulants et employeurs sera encore plus direct, donc encore plus important. Ce qui accroit la confiance et la productivité est toujours créateur d’emplois ».

 

« La blockchain appliquée à l’emploi, c’est l’assurance pour le recruteur de CV fiables à 100%, avec la facilité de vérifier les cursus, les diplômes, les scores réalisés sur certaines matières aux examens », explique une grande école de commerce parisienne. « C’est aussi une accélération des processus grâce à des données numériques sous forme de portefeuille affilié à chaque candidat à l’emploi. Ce portefeuille pourra ensuite être complété tout au long de la vie du travailleur, avec le regroupement des informations sur sa carrière, les échelons grimpés, les avertissements ou les sanctions également, les niveaux d’habilitation pour certaines professions ou encore  les certifications professionnelles ou les formations qualifiantes suivies pendant la vie professionnelle. Evidemment, il faudra d’abord régler des problèmes d’éthique, de confidentialité, de droit à la vie privée, à la deuxième chance, à la résilience etc… ».

 

Pour le demandeur d’emploi, la blockchain pourrait signifier la certitude d’être recruté par une entreprise où il fait bon travailler, où les droits des salariés sont respectés, les possibilités d’évolution nombreuses, par exemple. Il pourrait s’assurer d’accepter un poste pour lequel les moyens de travailler sont réels et suffisants, les formations efficaces, le management adéquat, etc… « Aujourd’hui, avant de postuler, les candidats font des recherches sur les entreprises dans lesquelles ils convoitent de travailler », explique le BIT, le Bureau International du Travail. « Certaines études récentes montrent que 8 candidats sur 10 vont se renseigner sur internet avant de faire acte de candidature dans une société. Cela pourra avoir des répercussions sur l’emploi dans les secteurs RH ou juridiques des entreprises, par exemple au niveau des départements chargés de la vérification des antécédents des candidats. En revanche, les sites dédiés à l’emploi, les interfaces de regroupement des offres et des candidatures, pourront tirer leur épingle du jeu en devenant des bases de données hors pair, avec un niveau de précision et de comparaison jamais atteint ». Mais avant d’en arriver là, il faudra là aussi dépasser certains obstacles éthiques et juridiques que la société ne manquera pas de faire valoir.

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