Discrimination à l’embauche : le transport et la logistique sont-ils concernés ?

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6Ce lundi 15 mars 2016, c’est l’Organisation Internationale du Travail, qui a lancé l’alerte : aujourd’hui, de très nombreux secteurs de l’économie européenne et mondiale continuent à pratiquer la discrimination à l’embauche. Et la France n’est pas en reste : « Avec l’âge, l’apparence physique serait le motif le plus discriminant lors de l’embauche », indique ainsi l’OIT dans son baromètre annuel sur la « Perception des discriminations dans l’emploi ». Au premier chef : l’obésité, mais aussi tous les handicaps visibles, une grossesse, l’âge, et même un simple style vestimentaire particulier, des tatouages ou des piercings : autant de détails qui peuvent clairement empêcher l’embauche.

 

1Le transport et la logistique sont-ils concernés par cette discrimination dans le processus de recrutement ? Il n’existe pas de chiffres particuliers, ou de statistiques pour le secteur, mais cette étude nous a interpellés. Nous avons donc décidé de recueillir des témoignages sur le sujet, certains édifiants, d’autres encourageants… Au total, nous avons pu interviewer une vingtaine de salariés, et autant de patrons. Certains par téléphone, quelque uns sur leur lieu de travail, ou à leur domicile. Rien qui permette de tirer des conclusions définitives, mais globalement, il semble assez net que ces deux filières restent des « métiers d’hommes », qui embauchent peu de travailleurs handicapés ou en surpoids… Toutefois, pour beaucoup d’interviewés, « les mentalités évoluent, doucement, mais sûrement ».

 

2L’un des témoignages forts de notre panel, c’est celui d’Anne-Catherine Marjoly, qui vit à Courbevoie, en région parisienne. Elle raconte : « Il y a deux ans, j’ai été repérée par un chasseur de tête, qui m’a téléphoné. Il avait l’air extrêmement intéressé par mon profil. Il me donne rendez-vous, je m’y rends. C’était pour un poste de responsable S&OP (Sales & Operations Planning, ou Plan Industriel et Commercial, ndlr), un des postes les plus en vue dans le secteur. J’avais clairement les compétences, avec un diplôme de niveau Bac + 5, une expérience en gestion de projets, une parfaite maîtrise de la mise en place de démarches d’amélioration continue, autant dans la distribution que dans l’industrie. J’ai aussi une expérience internationale et d’excellentes qualités relationnelles… Bref. J’arrive au rendez-vous, et je vois le visage de ce monsieur se décomposer. Je souffre d’obésité depuis quelques années et il m’a clairement fait comprendre que cela lui posait un problème. Je n’ai pas été embauchée ».

 

11« En France, 33% des femmes en situation d’obésité seraient discriminées à l’embauche, à cause de leur corpulence », explique Manuel Bonnet, à la tête d’une entreprise de transport qui n’emploie que des travailleurs handicapés. « Dans les secteurs à dominante masculine, comme le transport et la logistique, les recruteurs embaucheront volontiers une femme costaud, qui a une stature physique, de la force, de l’endurance, qui saura s’adapter à des métiers souvent difficiles physiquement, des métiers fatigants, qui demandent du muscle et de l’énergie. Mais point trop n’en faut : ils embaucheront une femme forte, alors qu’ils n’embaucheront pas une femme obèse. C’est contre cette discrimination là qu’il faut agir, comme s’il y avait un quota de ‘bons kilos’ à ne pas dépasser. Nous avons des travailleuses et des travailleurs en surpoids et ils sont très compétents. Les a priori n’arrangent pas la courbe du chômage ! ».

 

4Ce type de discrimination est, on l’oublie trop souvent, illégale, en France. Pourtant, elle donne rarement lieu à des poursuites : « Je souffre de troubles musculo-squelettiques, mais je suis formé pour être conducteur de chariot élévateur et je m’en sors parfaitement, je suis compétent. Conduire un chariot ou un fauteuil roulant, finalement, ce n’est pas si différent ! », sourit Guillaume Frenet, salarié handicapé qui travaille sur l’entrepôt logistique d’une grande enseigne de vente de chaussures en ligne, près de Beauvais. « Aujourd’hui, je travaille dans cet entrepôt où on m’a accepté, et où on a adapté mon poste à mes capacités. Tout le monde est content, je représente un avantage fiscal non négligeable pour mon patron, et je touche un salaire qui me permet d’élever mes enfants et de payer leurs études. Mais avant de trouver ce travail, j’ai envoyé une trentaine de lettres de motivation et de CV à des sites logistiques, en France et même en Belgique, pour élargir mes chances. En deux ans, sur ces 40 candidatures envoyées, j’ai été convoqué à 25 rendez-vous préalables au recrutement. Et j’ai eu 25 réponses négatives, une fois le rendez-vous pris, après que le DRH m’a vu arriver en fauteuil roulant ! Mais je n’ai pas donné suite, après tout, que voulez vous que je fasse ?».

 

14Vanessa, qui vit à Nice, est aveugle de naissance. Mais elle a suivi une formation de plusieurs années pour être planificatrice en logistique, avec un logiciel informatique adapté. Comme Guillaume, elle a essuyé des dizaines de déconvenues. Elle est toujours au chômage. « Je ne porte pas plainte, c’est un petit milieu, le transport et la logistique, tout le monde se connaît, ça se saurait, je serais grillée. La-nana-aveugle-qui-veut-du-travail, c’est déjà compliqué dans ces secteurs où il y a encore pas mal de machos, alors si en plus je deviens la-nana-aveugle-qui-veut-du-travail-et-qui-poursuit-tout-le-monde-en-justice-pour-discrimination, je peux dire adieu à un poste. Et puis il faudrait payer un avocat, je n’en ai pas les moyens ». « Peu de personnes discriminées entament une procédure », explique Sylvie Benkemoun, vice-présidente du G.R.O.S (Groupe de Réflexion sur l’Obésité et le Surpoids). « Il y a toujours une culpabilité d’être ce que l’on est, gros, handicapé, différent. Une personne en surpoids par exemple, va penser que c’est de sa faute si elle est grosse, et que s’ils ne maigrissent pas c’est de leur faute, puisque tout leur environnement, social, sociétal, sous-entend que s’ils voulaient maigrir ils le pourraient ».

 

12Chez Adequat, agence d’intérim spécialisée dans la logistique, cela fait maintenant 4 ans que l’on mène, au contraire, une politique d’intégration des travailleurs handicapés dans les entreprises, soit qu’elles soient obèses, soit qu’elles souffrent d’une déficience physique ou mentale. Chaque année, plusieurs personnes handicapées et en recherche d’emploi depuis plus d’un an, sont recrutées par cette société et formées à un poste d’employé logistique polyvalent. Certains ont même été embauchés, par la suite, dans de grandes entreprises, en CDI.  « Le transport comme la logistique impliquent souvent le port de charges lourdes, ce qui peut ne pas être compatible avec un handicap physique, par exemple, mais sera en revanche compatible avec un léger retard mental », explique-t-on chez Adequat. « Il y a toujours des possibilités d’adaptation des postes de travail aux employés qui souffrent de handicap. Par exemple, un terminal à radiofréquence sur mesure peut permettre à une personne handicapée des membres supérieurs, de travailler sur une chaîne logistique. Un chariot élévateur peut tout simplement être équipé d’un gyrophare pour le personnel malentendant, une chaîne de conditionnement peut être repensée pour qu’une personne à mobilité réduite puisse y travailler, etc ».

 

Au total, 33% des chômeurs se disent discriminés. L’apparence physique serait en cause pour 10% des femmes, et 6% des hommes… Un employeur qui fait de la discrimination risque 45 000 euros d’amende et trois ans de prison. Mais dans les faits, jamais aucune peine de prison n’a été prononcée, pour ce fait.

 

 

2 réflexions au sujet de « Discrimination à l’embauche : le transport et la logistique sont-ils concernés ? »

  1. Bruno

    Dans la mesure ou l’obesite n est pas consideree comme un handicap au sens legal, il sera toujours difficile d’ameliorer les choses. En sachant que pour une personne a mobilite reduite il faut au moins une personne employee en qualite d’accompagnant, ce qui coute des heures de productivite a l’entreprise… au final.

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  2. Crédoz

    J’ai 60 ans, j’ai été responsable d’exploitation logistique et transport, avec une partie commerciale, et malgré cela je suis à la recherche d’un emploi depuis 4 ans 1/2 et les réponses bien diplomates soient-elles me font comprendre que mon âge est trop prêt de la retraite, ou alors que j’ai trop de compétences, donc une demande de salaire en conséquence..

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