Plan retraites : pourquoi il faut d’abord une grande réforme pour l’emploi


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A l’aube d’un grand mouvement social de protestation contre la réforme des retraites voulue par le président Emmanuel Macron et son haut Commissaire Jean-Paul Delevoye, un sentiment diffus : celui de Français protestataires, comme de gouvernants aux manettes, tous munis des œillères du court terme, où l’on mettrait sur la table des chiffres qui ne verraient pas plus loin que le bout de notre nez tricolore et corporatiste…

La vague impression, que cette grande grève qui commence ce jeudi 5 décembre 2019, et dont on ne sait pas quand elle s’arrêtera, se base sur la défense de certains intérêts particuliers, face à un exécutif qui voudrait surtout faire des économies, alors qu’en réalité quand on regarde les documents d’expertises consacrées au système de retraites français, on s’aperçoit d’une chose : de plus en plus d’économistes et de chercheurs prônent en réalité une vision bien plus large, un regard qui porterait bien plus loin, et au final, plus qu’une réforme des retraites, une grande réforme pour l’emploi. Ou, en d’autres termes, pour faire passer la pilule des retraites, d’abord insuffler l’élan nécessaire à la force du travail dans notre pays.

« De fait, la retraite c’est l’aboutissement d’une vie de travail, on ne peut pas réfléchir aux retraites si on n’a pas d’abord réfléchi au travail », estime ainsi l’Observatoire d’Etudes sur la Situation des Entreprises. « Si l’on veut un système de retraites plus juste, mais aussi solide et durable, il ne peut pas s’appuyer sur autre chose que sur un plan massif de l’Etat en faveur de l’emploi. On se contente de légère amélioration des chiffres du chômage, mais après une année de gilets jaunes, le sentiment d’inégalité au travail et de vie chère, de vie dure, de méfiance envers l’avenir, sont des sentiments très prégnants en France, qui sont désormais autre chose qu’une humeur : ce sont des sentiments qui exigent que pour faire passer la réforme des pensions entre aujourd’hui et dans cinquante ans, on se penche d’abord sur l’aujourd’hui, et sur le travail des Français. Il est dommage que le gouvernement et les partenaires sociaux, plutôt que de s’affronter dans la rue, ne s’accordent pas, ensemble, sur le chiffrage des quelques milliards d’euros qui permettraient de créer des investissements publics d’avenir en faveur de l’emploi, donc en faveur des retraites ».

En clair, explique de son côté un professeur de la School of Economics de l’Université Paris Panthéon Sorbonne, « créer des emplois, c’est générer des cotisations. Pour 1% d’emplois supplémentaires en France, on génère plusieurs milliards d’euros de cotisations. La vraie solution pour que perdure le système de retraites solidaire français, qui fait, rappelons-le, l’envie et l’admiration de nombreux autres pays à travers le monde, c’est de trouver comment continuer à le financer. Créer des emplois permettrait cela. Mais il faut se donner les moyens de l’ambition. Par exemple, on ne se penche pas assez sur la problématique du numérique, qui est en train de bouleverser la donne économique du monde occidental. Ou alors, c’est pour crier au loup et à la destruction d’emplois par les robots. C’est faux, la transition numérique peut créer des millions d’emplois dans l’industrie, les services, et ainsi permettre à la croissance française de financer les retraites. Certes, il faut peut-être économiser un peu, mais il faut surtout gagner plus. Et gagner plus, pour vivre mieux et pouvoir faire en sorte que chaque génération participe à la retraite de ses aînés, c’est travailler bien. Un système de retraites réformé avec efficacité et sans casse sociale ne passera que par l’emploi ».

Ces trois dernières années, selon les derniers chiffres publiés par l’INSEE, la France a créé pas moins de 800 000 emplois, soit 1000 nouveaux postes par jour. « C’est dans ce sens qu’il faut continuer à aller et c’est de cela qu’il faut parler. Tous les indicateurs sont au vert, le nombre de CDD transformés en CDI n’a jamais été aussi important dans notre pays, les temps partiels sont redevenus minoritaires par rapport aux temps complets, et on constate même aujourd’hui qu’un recruteur sur deux ne parvient pas à trouver suffisamment de candidats, ou en tout cas les bons candidats, pour les postes qu’il veut pourvoir. C’est effarant ! Commençons par mettre en place une grande politique de l’emploi, qui permettrait enfin de mettre en adéquation l’offre et la demande et de pourvoir les dizaines, voire les centaines de milliers de postes en attente dans les filières en tension, en France ! Cela permettrait de dégager plusieurs milliards d’euros de cotisations pour les retraites et le mouvement social de ce jeudi 5 décembre n’aurait quasiment plus lieu d’être…. Le problème est pris à l’envers, aujourd’hui, c’est cela qui est dommage », conclut un chercheur de l’OFCE, l’Observatoire Français des Conjonctures Economiques.

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