Départementales : les travailleurs détachés des chantiers navals, de la route, de la logistique, font-ils le jeu du FN ?

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chantier_navalPour repérer les chantiers ou les entreprises employant des travailleurs détachés illégaux, les contrôleurs de l’URSSAF font attention au moindre détail. Souvent, une plaque d’immatriculation, des échanges maladroits en anglais entre plusieurs salariés, suffisent à attirer leur attention. Car si autrefois, les travailleurs détachés étaient peu nombreux sur les chantiers navals, dans le transport routier ou dans certains secteurs de la logistique où la pénibilité du travail est reconnue, ils représentent désormais jusqu’à un tiers des effectifs employés. Dans le transport routier, la loi Macron prévoyant que les chauffeurs routiers étrangers travaillant dans l’Hexagone soient payés au Smic français, représente une « révolution » dans la lutte contre le dumping social, puisqu’elle devrait, à terme, supprimer la pratique du « cabotage », qui permet à un transporteur étranger de réaliser trois opérations de chargement et déchargement sur le sol français, dans la limite d’une semaine de temps, en s’affranchissant des règles sociales en vigueur en France. Mais, car il y a un « mais », en faisant passer les routiers étrangers sous le statut de travailleurs détachés, cette loi ne supprime pas, loin de là, toutes les menaces de concurrence déloyale.

 

transportQu’est-ce qu’un travailleur détaché, au juste ? Ils sont Slovaques, Polonais, Bulgares, Lituaniens… et travaillent de manière « détachée », en France. Le travail détaché n’est théoriquement pas illégal. Simplement, selon la loi, les travailleurs détachés doivent être rémunérés comme leurs homologues français. Mais souvent, habitués qu’ils sont à des salaires divisés de moitié dans l’Etat d’où ils viennent, ces hommes (ce sont essentiellement des hommes) acceptent la plupart du temps d’être payés bien en dessous du SMIC, frais de déplacement inclus. Ainsi, ce travailleur slovaque, routier, rencontré sur une aire d’autoroute à Calais. Il est employé par une entreprise slovaque qui pratique déjà le détachement de travailleurs, puisqu’elle envoie ses hommes en sous-traitance en France, pour le compte d’une entreprise de transport française. Ce chauffeur touche 1800 euros par mois… dont 1350 euros de frais de déplacement, et seulement 450 euros de salaire, soit 2.22 euros de l’heure, environ. C’est illégal. Tout comme de faire travailler les chauffeurs 11 heures par jour pour huit heures déclarées. Ou six jours sur sept pour 5 jours déclarés. Et même quand la loi est respectée, les charges sociales qui correspondent à l’embauche de travailleurs détachés doivent être payées par l’employeur à leur pays d’origine. Des pays d’Europe de l’Est, où les charges sociales sont souvent extrêmement basses.

 

etrangers« Par rapport à un salarié français qui bénéficie d’une convention collective appliquée à 1700 ou 1800 euros, hors frais de déplacement, 2500 euros avec les frais de déplacement, avec de surcroit 45% de charges, vous voyez bien la différence entre le coût d’un salarié français et le coût d’un salarié détaché. Avant, quand on contrôlait, on n’avait que quelques cas dans l’année, et encore… Mais depuis deux ou trois ans ce sont des cas réguliers. Si on sortait contrôler tous les jours, on en aurait tous les jours », explique Renaud Dorchies, un responsable régional du service de lutte contre le travail illégal pour l’URSSAF. « Si on voulait lutter contre la totalité de la fraude qu’il peut y avoir, dans tous les secteurs, on n’aurait jamais assez d’argent. On manque de moyens. Il faut donc évidemment augmenter les contrôles, mais il faut aussi nous donner plus de moyens, car nous ne pouvons pas faire beaucoup plus qu’aujourd’hui, avec les effectifs que nous avons à notre disposition : 6 contrôleurs, pour toute une région ! ».

 

travailleursTout cela cumulé, les « bidouillages » pour détourner les règles, les irrégularités qui se multiplient sur la question des rémunérations, et l’imbattable compétitivité des entreprises de l’Est qui détachent leurs travailleurs en France, depuis des Etats dont la fiscalité est réduite a minima… tout cela, donc, crée inévitablement un phénomène de concurrence déloyale pour les entreprises françaises. Cette autre entreprise de transport routier de Calais, voisine de la première citée plus haut, dit avoir perdu 30% de son chiffre d’affaires en un an, à cause des travailleurs détachés. « On signale les camions d’Europe de l’Est quand on les repère », explique le patron. « On est contactés par les clients, on fait des devis, et on se rend compte quelques mois après qu’on n’a pas le marché à cause de procédés illégaux chez le voisin. Il y a même des Portugais qui dorment dans les sous-sols de l’entreprise, dans des conditions précaires. Quand le travail détaché est légal, OK, mais dans ces conditions, quand on signale, c’est pas de la délation, c’est de la survie ! »

 

paquebotIdem sur les chantiers navals, comme à Saint-Nazaire, où les ouvriers travaillent actuellement sur le futur plus gros paquebot du monde, L’Oasis. Désormais, selon les témoignages, ce sont tous les matins des bus entiers de travailleurs détachés qui débarquent à l’aube, devant l’entrée des Chantiers de l’Atlantique. 10 millions d’heures de travail seront nécessaires pour construire ce « monstre marin » de 360 mètres de long, 60 mètres de large, qui comprendra vingt ponts et pourra transporter jusqu’à 6000 passagers. Des heures de travail, qui font forcément rêver les entreprises locales : « le plus grand paquebot du monde est construit à Saint-Nazaire… pourtant, les sociétés locales meurent ! », clame ainsi une campagne d’affichage. Gérard Pageaud, responsable d’une société spécialisée dans les métiers du soudage à Saint Nazaire, en a fait son cheval de bataille : « Il y a 3 ans, il arrivait une dizaine de travailleurs détachés par semaine, aujourd’hui on en compte quasiment une centaine  par semaine. Il y aurait actuellement un ratio de 5000 travailleurs détachés pour 2000 locaux travaillant pour la navale des Chantiers de l’Atlantique STX ! Ces ouvriers « low-coast » arrivant sur St Nazaire chaque semaine mettent de plus en plus à mal les emplois locaux et la vie des salariés nazairiens devient de plus en plus précaire ».

 

detachesDes arguments, qui sont au cœur de la campagne du Front National pour les élections départementales. Le parti de Marine Le Pen tracte directement, tous les matins, devant les Chantiers de l’Atlantique, pour appeler localement à « régler » le problème des travailleurs étrangers détachés, qui, selon lui, « affaiblissent les emplois industriels en France ». Et le phénomène n’est pas isolé : un peu partout en France, là où le transport routier, la logistique, le BTP ou les chantiers de construction navale sont fortement développés, et où les entreprises spécialisées dans ces domaines d’activités forment un tissu dense mais en souffrance, les électeurs semblent tentés par le vote d’extrême droite.

 

St_NazaireParmi les inquiétudes qui reviennent le plus, celle du taux de chômage local, souvent élevé. Et du pouvoir d’achat des habitants, qui ne cesse de diminuer : « Les travailleurs détachés consomment très peu localement, ils se restreignent fortement pour envoyer le maximum de leur salaire chez eux. De leur côté, les travailleurs français ont un pouvoir d’achat amputé. Qui va consommer dans nos commerces locaux ? », par exemple. Ou encore : « un certain nombre d’entreprises sont en liquidation judiciaire aujourd’hui, à Saint-Nazaire, Nantes, Rouen, pour avoir cassé les prix en espérant s’en sortir avec des offres anormalement basses. Mais on ne peut pas lutter contre la concurrence des travailleurs détachés ; le travailleur détaché est autorisé par la loi européenne, mais les pratiques sont plus ou moins respectées, d’où une main-d’œuvre de moins en moins chère. Et des entreprises locales et familiales, parfois en activité depuis le 19eme siècle, qui mettent la clé sous la porte et qui licencient ».

 

chantierHélas, le problème est réel et les partis traditionnels ouvriers, le Front de gauche, Lutte Ouvrière, et même le PS ou l’UMP, dans certaines villes, réclament eux aussi un « seul statut » pour les salariés des secteurs qui emploient le plus de travailleurs détachés. « Ce n’est pas simplement la question de défendre l’économie et la main d’œuvre locale, c’est aussi la question de mettre fin à cet esclavagisme moderne que représente le travail détaché », explique un salarié membre de la CGT, sur les Chantiers de l’Atlantique. « Des conditions de travail, de vie, des rémunérations indécentes, pas de contrat, pas de fiche de paie… A la CGT, nous multiplions les procédures pour signaler tout cela à l’Inspection du Travail ». « C’est difficile à dire, mais aujourd’hui, le FN sort des communiqués sur le travail détaché, qu’on aurait presque pu écrire », se désole pour sa part Nathalie Bruneau, candidate Front de Gauche aux départementales. Preuve que le sujet est loin d’être clos. Et qu’il pèsera lourd dans les urnes, les dimanches 22 et 29 mars.

 

 

2 réflexions au sujet de « Départementales : les travailleurs détachés des chantiers navals, de la route, de la logistique, font-ils le jeu du FN ? »

  1. Jipé

    Ca y est, vous l’avez faite, à force de mal prononcer, vous écrivez « low coast ». Pour info à tous les journalistes fâchés avec l’anglais, cost se prononce comme dans « douleur costale », le o est bref. Ceci dit, article intéressant, merci.

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  2. Benson

    Pour ma part ce n’est une histoire de fn. Ceci est le resultat de gens incompétents (et le mot est faible) qui gouvernent. Les Français en general Qui ne sortent pas de sience po ou l’Ena le savaient qu’ils allaient se faire empapaouté et c’est pour quoi ils avaient dit non à Maastricht !
    Même les syndicats et encore moins la CGT puisque pour elle un travailleur c’est un travailleur ??? .
    En Roumanie le salaire environ d’un chirurgien c’est 750 € … Alors Faut voir les grandes villa de 200m2 par étage de Routier Roumain qui roulent en France… Alors si maintenant, si ils vont toucher les mêmes salaires… C’est la fin des haricots, ils vont débarquer par bateaux…
    Car je peux vous assurez qu’ils vont trouver la combine pour faire la culbute ou continuer le cabotage avec l’aide de grosse boite logistique qui ont tués les petits patrons routiers. Le PROBLÈME c’est cette Europe sans harmonisation avec des pays qui ne jouent pas le jeux tue le notre en appliquant une fiscalité avantageuse pour attirer les entreprises du moins le siège social hors de l’hexagone !
    Même Airbus fait ça !!! Des français travaillent en France en permanence pour la filiale Irlandaise et donc statut fiche de paye irlandaise avec job en France.
    Normal parce que c’est légal. tous ce que j’espère pour eux, c’est que leurs retraite sera meilleure que la notre ?
    Le plus affligeant c’est que nous sommes carrément dans le syndrome de Stockholm, les Francais votent pour la politique de leurs bourreaux.

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