Routiers : les primes sanctuarisées, un accord historique selon les syndicats


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Ces derniers jours, Valéry, 27 ans, chauffeur routier, ne cachait plus son inquiétude à ses proches et ses collègues : il craignait même de devoir revendre son pavillon tout juste acheté en Seine-et-Marne, faute de pouvoir rembourser ses mensualités à la banque, au cas où son entreprise déciderait de renégocier en interne toutes les primes des chauffeurs (frais de déplacement, retraite…), grâce aux ordonnances qui réforment depuis quelques jours le code du travail : « en cumulé, ces primes-là, elles représentent plus de 900 euros par mois, c’est un tiers de mon salaire facile. Si on nous les sucre, je ne pourrai plus rembourser l’achat de ma maison, ni payer mes impôts à hauteur de ce qu’on me demande tous les mois, ni payer les vacances ou les loisirs de mes mômes. C’est clair et net, on a calculé nos emprunts avec la banque en fonction de ça, même si ce sont des primes, la banque en comptabilise 60% dans les ressources. Perdre ça, ce serait une catastrophe pour tous les routiers que je connais. Et les autres aussi, j’imagine ».

 

Elisabeth Borne, ministre des transports

Une crainte justifiée pour les chauffeurs : avec les ordonnances en effet, les primes, le 13eme mois et les frais de déplacement auraient pu être négociés dans les entreprises, sans plus tenir compte des accords de branche, et parfois sans syndicats dans certaines PME (Petites et Moyennes Entreprises) et TPE (Très Petites Entreprises). Finalement, les syndicats, le patronat et la ministre des transports Elisabeth Borne, sont parvenus à un accord aujourd’hui qualifié d’historique par la profession : hier, jeudi 5 octobre 2017, ils sont parvenus à obtenir la sanctuarisation de ces primes, 13eme mois et frais de déplacement. Ils seront considérés comme une part du salaire minimum négocié par la branche des transporteurs. Une petite « révolution » pour le secteur, bien accueillie par l’employeur de Valéry, car il rassure ses salariés : « on a clarifié les choses, ce qui fait redescendre la pression. Du coup j’espère que cette fois ils vont vraiment arrêter les blocages, ça devenait pesant pour les employeurs que nous sommes. Vis-à-vis du public, des clients, et pour la trésorerie aussi ! ».

 

Et globalement, la profession est soulagée, côté chauffeurs en tout cas : « C’est vraiment bien, on garde nos spécificités dans le transport, les particularités de notre métier de conducteur routier sont reconnues, c’est une reconnaissance et un soulagement, oui », explique un collègue de Valéry. « Notre rémunération était menacée par la réforme, elle ne sera finalement pas modifiée. Donc oui, c’est une excellente nouvelle », ajoute un troisième. Alors, cet accord signé hier par l’ensemble des syndicats patronaux et salariés, est-il un premier coup de canif dans les ordonnances du gouvernement ? Pour la CGT c’est clair… et cela doit créer un précédent : « cela prouve bien que lorsqu’il y a une unité syndicale large, nous pouvons réussir à imposer un rapport de force favorable aux salariés, et c’est bien un exemple qui montre que la mobilisation paie. Contrairement à ce que dit le gouvernement. Cet accord montre bien que la fébrilité est de son côté ». Le syndicat espère que cet accord sera une source d’inspiration pour les autres secteurs, et fera jurisprudence. Pour Jérôme Vérité, numéro 1 de la CGT Transports, « l’ensemble des secteurs d’activité de ce pays est concerné aujourd’hui par cet accord. Nous allons effectuer ce travail là convention collective par convention collective ». Selon la CGT les secteurs du BTP, de la chimie, de la métallurgie et les dockers, ont déjà prévu de s’inspirer de la stratégie des routiers.

 

Des propos qui inquiètent une partie du patronat, notamment au Medef. Mais la Confédération Générale des PME relativise : « cela légitime les ordonnances, puisque les adversaires des ordonnances nous expliquaient en long en large et en travers qu’à cause de ces textes dorénavant le dialogue social était mort dans notre pays. Nous avons ici la démonstration magistrale que c’est précisément le contraire… », assène François Asselin, président de la CGPME. Pour les économistes, l’accord est finalement plutôt malin : « il sanctuarise les primes en les incluant au salaire minimum, qui reste un versant du code du travail négocié par les accords de branches. Il empêche donc de les renégocier entreprise par entreprise, sans pour autant constituer une première brèche dans la réforme du code du travail. On ne convient pas de ne pas appliquer les textes. On déplace certains éléments de rémunération d’une catégorie à l’autre, pour que les nouveaux textes ne les concernent plus. C’est vraiment intelligent », analyse ainsi un économiste du LAET (Laboratoire Aménagement Economie Transports), à Lyon.

 

Enfin, pour Elisabeth Borne la ministre des Transports, l’accord a surtout été rédigé dans l’esprit de la réforme, car le dialogue social a bien été prioritaire : « On est face à des organisations patronales et syndicales qui, à l’unanimité, souhaitaient poser un cadre de rémunération au niveau de la branche. On les a simplement accompagnées pour qu’elles trouvent le bon cadre, au sein des ordonnances de la loi travail »

 

 

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