Ingénieurs diplômés en France : métier d’avenir… ou filières has been ?

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entrepriseC’est peut-être l’un des rares métiers qui devrait passer à travers les gouttes de la crise : l’ingénieur diplômé a le vent dans le dos, en ce moment. Et s’il est un secteur friand de recruter ces jeunes cadres dynamiques, c’est bien celui des transports. Plus étonnant encore : c’est valable dans tous les secteurs ! Aérien, ferroviaire, automobile, naval… au total, dans les 5 ans qui viennent, près de 40 000 postes d’ingénieurs devraient être créés pour répondre aux besoins des différentes filières.

ingenieurs« L’industrie doit être au cœur de notre politique économique ! », déclarait encore Arnaud Montebourg, ministre du redressement productif, il y a deux semaines. A commencer par les transports et la logistique, donc. Car pour les entreprises de ces secteurs là, le carnet de commandes est globalement plein, crise ou pas crise… elles ont besoin de main d’œuvre et surtout, de cerveaux ! « Se déplacer vite, efficacement, tout en bénéficiant du maximum de confort et de sécurité, c’est devenu un enjeu prioritaire partout, pour tout le monde, tous domaines confondus. Donc la demande ne faiblit pas, et la recherche et développement explose dans tous les domaines de la mobilité », explique  Jean Le Guen, de l’Estaca, école d’ingénieurs spécialisée sur l’ensemble des filières du transport.

airbus« Aéronautique, spatial, automobiles, transports urbains et ferroviaires… tous ont les mêmes enjeux pour demain : être de plus en plus performants en termes d’environnement, de maîtrise énergétique, d’urbanisation croissante. Donc, les ingénieurs multidisciplinaires, multiculturels et qui sauront répondre de manière innovante à toutes ces transformations, auront toujours du travail ! », ajoute-t-il. Et les chiffres de lui donner raison : tandis que, partout, on ne parle que de plans sociaux, licenciement, dépôts de bilan et marasme économique, Airbus a recruté 10 000 personnes l’année dernière, et s’apprête à embaucher encore 3000 nouveaux collaborateurs, dont la moitié d’ingénieurs français, pour répondre aux besoins de la production jusqu’à 2020. Autre équipementier aéronautique, le groupe Safran, qui ne cesse de publier des résultats mirobolants, de construire des usines en France (la prochaine est prévue en Lorraine en 2015), et forcément, de signer à la pelle des contrats d’embauche dans l’Hexagone : 3000 personnes en 2012, 2500 l’année prochaine, dont deux tiers d’ingénieurs et de cadres. « Ingénieurs structures, systèmes, intégration, experts Lean, ingénieurs qualité et managers de projets sont ceux que nous recherchons le plus », explique Jean-Paul Herteman, PDG de Safran et ancien élève de Polytechnique.

etudesDu côté du ferroviaire et des transports publics en ville, même son de cloche : la Chine, les Etats-Unis, l’Allemagne, viennent chercher leurs ingénieurs en France, dès les sorties d’écoles, quitte à leur offrir plusieurs mois de formation pour apprendre les subtilités de leur langue. Mais en France aussi, le secteur continue à recruter : la SNCF a fait part récemment de son besoin de 700 ingénieurs supplémentaires, en affichant sa préférence pour les jeunes diplômés. Filiale de la SNCF, l’opérateur de transports publics Keolis, 5e mondial, ne cache pas ses ambitions de passer au 3e rang très rapidement, grâce notamment à l’embauche d’une toute nouvelle population d’experts. Enfin, un coup sur la page « nous rejoindre » du groupe Systra suffit à mesurer son besoin grandissant d’ingénieurs : pas moins de 30 postes à pourvoir immédiatement, tandis que le leader mondial des ingénieries de transport public table sur 400 recrutements au total cette année, et autant l’année prochaine.

Enfin, l’automobile recrute… mais pas chez les constructeurs tricolores, le contraire eut été étonnant. En revanche, à l’étranger, le succès des jeunes ingénieurs Français ne se dément pas : ainsi, Akka, spécialiste dans les domaines du spatial, de la défense, des énergies et de l’automobile, souhaite 3000 embauches dans le monde d’ici fin 2014, dont la moitié en France. « Cette fois, ce sont plutôt des étudiants spécialisés dans les systèmes embarqués, la motorisation, les matériaux ou encore le process et les méthodes, qu’on nous demande », explique Jean Le Guen, de l’Estaca.

ecole_ingenieriePourtant, si le succès est bien là, tout n’est pas rose. Beaucoup reprochent notamment aux écoles d’ingénieurs françaises de ne pas suffisamment se moderniser, voire, d’être ringardes… 243 écoles d’ingénieurs, 30 000 diplômés par an, mais des filières trop cloisonnées, au goût des recruteurs, qui souhaitent davantage de polyvalence… et des cadres un peu plus visionnaires et moins formatés qu’ils ne le sont à la fin de leur cursus. « En 4 ans, la part de l’industrie dans le PIB de la France est passé de 13 à 11% », regrette Jean-Louis Beffa, ancien patron de Saint-Gobain, dans son livre « La France doit choisir ». « Tous les experts s’accordent à dire que c’est le manque d’innovation qui nous fait perdre des parts de marché. ». En d’autres termes, nos ingénieurs auraient-ils de moins en moins d’imagination ?

industrie« L’innovation est avant tout un état d’esprit et une volonté d’inventer pour avancer, qui doivent être génétiquement inscrits chez tout industriel et faire partie de son ADN », analyse le PDG de Protex, Robert Moor, dans une interview à Economiematin.fr. « Or, La France produit moins de grandes entreprises innovantes depuis 40 ans, si ce n’est par fusions et rapprochements industriels : 3eme pays scientifique en 1970, 5eme en 1985, 7eme en 1995, la France n’est plus désormais qu’ à la 14eme place mondiale en termes d’effort financier consacré à la recherche. »

Pour autant, on ne peut pas en vouloir aux écoles d’ingénieurs en France : elles ne sont pas responsables des marchés mondiaux, ni de la désindustrialisation du pays au profit du tertiaire. Mais elles sont peut-être responsables d’une vision erronée de l’avenir : « C’est une idée reçue de penser que l’emploi industriel classique peut à nouveau progresser chez nous ou dans d’autres pays développés », expliquent Augustin Landier et David Thesmar dans leur livre « Dix idées qui coulent la France ». « Il est à redouter que la nostalgie improductive des anciennes usines l’emporte sur la préparation des activités du futur. La nouvelle industrie est celle qui se situe à la frontière avec les services. »

ingenieurPeut-être, mais pour cela, encore faudrait-il que les écoles bénéficient des moyens suffisants pour aider leurs élèves à évoluer, et à faire évoluer leur métier. Partout, on crie à la pénurie d’ingénieurs, comme lors de la Conférence des Directeurs des Ecoles Françaises d’Ingénieurs où certains prédirent même une pénurie de 13 000 personnes en 2022, si l’on n’augmentait pas le budget des établissements spécialisés dans cette formation. D’autres courants de pensées disent tout le contraire, arguant que les écoles d’ingénieurs françaises sont un carcan pour la pensée, et qu’il faut absolument que l’on apprenne à se démarquer de la « carte de visite » (celle qui fait que, en fonction de tel ou tel cursus, on lira ou non votre CV). « Les DRH recherchent tous l’ingénieur avec un I majuscule », déplore un chasseur de têtes, dans un important cabinet de recrutement. « Pourtant, c’est un métier où l’on a de plus en plus besoin de têtes bien faites, plutôt que de têtes bien pleines ! ».

Selon l’étude menée par Ingénieurs et Scientifiques de France il y a deux ans, un tiers des ingénieurs finissent par exercer un métier qui n’a rien à voir avec leur formation. Et les mêmes, de reconnaître qu’ils ont suivi ce cursus « pour faire plaisir à leurs parents » ou « parce qu’ils étaient bons en maths », mais qu’ils n’avaient absolument pas envie de « finir dans un atelier ou un bureau d’études » ! Autant dire que demain, un technicien très motivé vaudra peut-être mieux… que deux ingénieurs très diplômés !

 

3 réflexions au sujet de « Ingénieurs diplômés en France : métier d’avenir… ou filières has been ? »

    1. petithommeg

      Pour réagir au commentaire ci dessus, je ne vois pas de coquille, il n’est pas écrit que Jean Le Guen est directeur de l’Estaca mais qu’il EST de l’Estaca, tout simplement. Quant au contenu de l’article, excellent, bravo. Je suis moi-même ingénieur, fils d’ingénieur, et mon fils veut être ingénieur. j’aimerais qu’il puisse se former de manière moderne et en croisant les compétences, mais c’est difficile de trouver une offre de formation qui corresponde, et les bonnes vieilles écoles sont encore bien trop spécialisées…

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