Front National et transports régionaux : quelques éléments de réflexion

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1Jobtransport est un site résolument apolitique, et l’intention n’est certainement pas, ici, de publier un texte orienté ou partisan. Encore moins, d’influencer le prochain scrutin des élections régionales, ce dimanche 13 décembre 2015. Néanmoins, en cette semaine d’entre deux tours, et tandis que le Front National opère une percée remarquée, il nous a paru intéressant de nous pencher sur le programme frontiste pour les transports en régions, qui nous concernent tous, acteurs et clients du transport et de la logistique dans l’Hexagone. Depuis le début de l’année 2015, sur le site du parti de Marine Le Pen, une quinzaine de communiqués de presse abordent frontalement – c’est le cas de le dire – différentes questions relatives à ces deux grands domaines de l’activité économique en France et en Europe. Des arguments choc, qui séduisent de plus en plus… mais dont certains détracteurs dénoncent les dangers, en cas de victoire du FN. Petit tour d’horizon, et analyse.

 

2S’il est un acteur du transport envers lequel le Front National se révèle plus que virulent, pour commencer, c’est bien la SNCF : abandon du service public, hausse des tarifs disproportionnée, offre de confort insuffisante, gratuité pour les clandestins montant à bord des trains, soumission à la libéralisation progressive du transport ferroviaire en Europe… La compagnie ferroviaire tricolore n’a pas, loin s’en faut, la mansuétude du parti d’extrême droite : « Je reconnais volontiers que la politique des gouvernements successifs ne vous aide pas. Néanmoins, je vous demande d’avoir le courage d’affronter la situation et de nous aider à mettre les autorités face à leurs devoirs envers les Français au lieu de participer à la grande trahison de leurs intérêts qui semble être le principe de l’action politique de ces dernières années », écrit ainsi Marine Le Pen à Guillaume Pépy, patron de la SNCF, sur le site du FN. Pour la Présidente du parti, l’enjeu de la SNCF est évidemment crucial dans le débat des élections régionales, puisque le FN considère que le « problème des migrants » passe essentiellement par les trains. Ainsi écrit-elle que « la ligne Lille-Paris affiche le coût kilomètre le plus cher de France et pour bon nombre des habitants de la région les tarifs sont inabordables, alors que la situation de Calais s’aggrave, la gratuité à bord des trains SNCF permettant à des groupes entiers de personnes de venir s’ajouter à tous ceux qui s’entassent déjà dans des campements insalubres, livrés aux trafics et aux mafias ». Faux, répond la SNCF, qui affirme vouloir opposer au parti d’extrême droite une réponse « d’humanité », par la voix de Christophe Piednoël, directeur de l’information de la SNCF : « Les migrants sont des personnes contrôlées comme les autres, qui doivent être munies d’un billet comme les autres, et peuvent faire l’objet d’un PV comme les autres. Mais il semble normal que nos équipes aient été appelées au discernement sur ce sujet ».

 

4Les clandestins sont ainsi, bien malgré eux au centre des préoccupations des acteurs du transport, public comme privé d’ailleurs. Partout en France et en particulier à Calais, leur accueil a forcément pesé sur le choix des électeurs : Marie-Christine Arnautu, députée frontiste au Parlement Européen, a ainsi réclamé, mi octobre 2015, des actions pour renforcer la sécurité autour des ports, et la création d’un nouveau « visa Schengen ». De son côté, Nicolas Bay, lui aussi député européen du FN et tête de liste aux élections régionales en Normandie, a dénoncé « l’insécurité et le chaos qui s’installent à Dieppe », alors que le 4 décembre 2015, « une trentaine de clandestins ont attaqué une patrouille de police à coups de pierres et dégradé des poids lourds stationnés à Dieppe ». Comme lui, tous les candidats frontistes tentent de séduire les électeurs travaillant dans les transports, « apportant un total soutien aux routiers qui subissent ces violences ». Et ça marche : un transporteur routier de la Manche, qui souhaite rester anonyme, convient ainsi avoir glissé un bulletin bleu marine dans l’urne au premier tour des élections régionales, parce qu’il y a « un ras-le-bol général : les clandestins, le dumping social des pays de l’est, cela mine le moral des gens. Alors par exemple, Marine Le Pen qui propose des solutions pour arrêter la déferlante de clandestins sur le pays, ou Florian Philippot qui a proposé l’application d’une taxe visant les poids-lourds étrangers, ça leur plaît, aux gens, ils se tournent  vers le Front National même si au fond, ils ne sont pas Front National ».

 

6Et c’est tout le paradoxe : pour le Centre d’Etudes Européennes de Sciences Po, ceux qui votent FN en ce moment ne sont pas, fondamentalement, des partisans des idées du mouvement. Une spécialiste du Front Nationale, directrice de recherche sur le sujet, explique : « le fait que le Front National cherche à convaincre les routiers, les transporteurs, les prestataires logistiques, tout cela est plutôt logique, car ces catégories socioprofessionnelles ont toujours été  antilibérales d’un point de vue économique, et elles sont plutôt conservatrices pour tout ce qui touche aux valeurs culturelles. C’était déjà le cas il y a trente ans, mais ce n’était pas ce qui comptait le plus. Alors qu’aujourd’hui, la distinction entre la gauche et la droite peut sembler moins évidente sur le plan économique, ce qui a eu pour effet de disperser l’électorat populaire qui votait autrefois majoritairement à gauche. Le Front national a su tirer parti de ce retournement en amorçant un virage social accentué par Marine Le Pen, qui a choisi de tourner le dos à l’ultralibéralisme, pour stigmatiser l’impérialisme des Etats-Unis ou prendre la défense des travailleurs. Cette stratégie s’est révélée payante puisque plus de 30 % des ouvriers ont voté FN aux présidentielles de 1995, 25% en 2007 et  plus de 35 % en 2012. Ceux qui votent pour le FN sont plutôt les non-précaires, ceux qui ont un statut, un patrimoine, qui possèdent leur logement, leur petite entreprise. Ils votent ainsi sans doute parce qu’ils ont plus à perdre : le sentiment de déclassement est l’un des meilleurs terreaux du FN ».

 

3Derrière les clandestins et la concurrence déloyale des pays de l’Est, le troisième grand point de cristallisation de l’électorat concerne la sécurité dans les transports, surtout après les attentats de cette bien sombre année 2015 : sur ce sujet, le FN n’est jamais à court d’arguments et le parti d’extrême droite positionne même la question systématiquement au cœur des débats électoraux du moment. Le parti de Marine Le Pen met ainsi tout particulièrement l’accent sur la création d’une « police régionale qui garantira la sécurité des voyageurs et mettra fin aux troubles dans les transports publics ». Christophe Boudot, chef de file du FN dans le Rhône, a pour sa part basé une grande partie de son programme sur la sécurité dans les TER : « Suite à l’attaque du Thalys et aux multiples agressions dans nos trains régionaux, il devient indispensable que l’autorité organisatrice des transports accompagne avec fermeté la SNCF dans la prise de nouvelles mesures appropriées », écrit-il. « L’urgence de la situation impose des mesures fortes et proportionnées à la menace qui nous entoure aujourd’hui et qui augmente de semaine en semaine. Il est de la responsabilité des régions d’exiger plus de sûreté dans les TER ». En Ile-de-France, Wallerand de Saint-Just, candidat frontiste aux régionales, profitait mi-octobre d’un sinistre fait divers (le viol d’une jeune-femme dans un train de banlieue entre La Défense et Versailles) pour expliquer vouloir « équiper l’ensemble des rames et autobus d’Ile-de-France par des caméras de vidéo protection dites intelligentes, les équipements actuels n’étant exploités qu’a posteriori, rendant impossible des interventions d’urgences ». Dans le même ordre d’idées, le Front National a fait de la sécurité aérienne l’un de ses chevaux de bataille pour les régionales, estimant que même si ce n’est pas dans la compétence des régions de gérer la sécurité dans les transports, beaucoup de choses peuvent être faites pour éviter les attentats « car la cause c’est le pullulement du fondamentalisme islamiste », ainsi que l’a martelé Marine Le Pen en campagne à Amiens : « les mairies, les départements, les régions, financent sans doute nombre d’organisations islamistes sans même le savoir, sans vérifier qui elles sont ni dans quel but elles existent ». Mais selon un policier du syndicat Alliance, qui n’a pas souhaité que son nom soit divulgué, « dans ces domaines le FN n’est en réalité pas crédible, et surfe sur beaucoup de mesures qui ne sont pas applicables concrètement sur le terrain régional. La sécurité est un domaine qui échappe clairement aux futures régions, et c’est assez pervers de vouloir faire croire le contraire aux électeurs. La sécurité dans les transports en commun est actuellement à son niveau ‘humain’ maximum. Jouer sur la peur et la panique est insultant pour les forces de l’ordre françaises qui sont, toutes, à leur travail, à leur mission. Le réseau est sécurisé, même en cette période de fortes tensions ».

 

10Sur les transports publics justement, l’autre cible du Front National, c’est le rapport du député PS Philippe Duron, qui préconise un réajustement des liaisons ferroviaires de nuit vers les régions, et une meilleure évaluation de la nécessité de certaines dessertes de province. « Ce rapport traduit un nouveau recul du service public dans nos campagnes et dans nos banlieues »,  estime le frontiste Nicolas Bay. « Cet abandon se justifie d’autant moins que la SNCF ne cesse de réaliser des bénéfices de plusieurs centaines de millions d’euros chaque année. Le gouvernement doit refuser avec fermeté de se soumettre à une logique exclusive de rentabilité financière à court terme au détriment de l’intérêt de nos compatriotes habitant dans les périphéries isolées. Le Front National rappelle sa détermination à préserver l’esprit du service public dans le rail, ce qui suppose de mettre un terme aux projets ultralibéraux de l’Union européenne et de rompre avec les plans d’austérité dévastateurs pour notre économie et donc pour la vie quotidienne des Français ». Ce à quoi le député Philippe Duron, visé par ces accusations, répond : « Aucune liaison ne sera supprimée, mais des trains pourront être remplacés par des cars, plus écologiques qu’un train vide ! L’intérêt c’est de permettre à des gens qui n’en ont pas les moyens, de voyager. Une étude, faite en Allemagne l’an dernier, montre que la clientèle des cars est constituée pour 25 % de nouveaux voyageurs, 25 % d’automobilistes qui préfèrent le car parce que c’est moins coûteux et moins fatigant, et 50 % de gens qui viennent du train. Aujourd’hui, en matière de déplacement, nos concitoyens arbitrent beaucoup par les coûts. Les cars sont une réponse ».

 

11Dernier point sur lequel le Front National tente de rallier des électeurs parmi les plus concernés par les transports publics ? Le handicap, et l’accessibilité. En juillet 2015, devant les députés de l’Assemblée Nationale, Marion Maréchal Le Pen, candidate en région PACA, était déjà intervenue sur le sujet : « Bien entendu, il est impossible de rendre tous les bâtiments publics accessibles, à moins de tous les raser. De même, l’idée de rendre le métro et le RER totalement accessibles se heurte à des difficultés techniques insurmontables. En ces matières il ne faut céder ni aux exigences d’accessibilité parfois jusqu’au-boutistes, voire intégristes, et de toutes manières contre-productives, ni aux pressions des lobbies immobiliers. Mais il est souhaitable de trouver un consensus qui puisse satisfaire tout le monde : on ne saurait accepter que les handicapés fassent les frais de la faillite des politiques économiques successives, d’autant que la mise aux normes est susceptible de créer des emplois en France. Quand une personne en situation de handicap ne peut pas se rendre là où tout citoyen peut se rendre, c’est une inégalité inadmissible, une discrimination, une double peine, une humiliation citoyenne ». Mais de leur côté, de nombreuses associations de défense des usagers handicapés estiment que le discours humaniste du FN envers les handicapés cacherait en réalité une toute autre volonté : selon la directrice d’une association de défense des personnes à mobilité réduite, préférant une fois de plus nous répondre de manière anonyme, « ce qui doit être relevé, c’est que le principe de préférence nationale apparaît en préambule dans le programme du FN concernant le handicap, et qu’il devient le critère principal au détriment même de celui de l’évaluation du handicap. Le programme du FN parle d’évaluer les besoins réels, ce qui peut vouloir dire redessiner les contours du handicap de façon restrictive, afin de revoir à la baisse les prestations. Ce genre de soutien, nous nous en passons volontiers. C’est un piège grossier ».

 

 

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